Il marche. Il descend la rue. Les batiments à ces cotés s'effacent au rythme de ses pas. Tout droit. Une avenue infiniment grande, ce soir. Le poids de l'alcool se fait sentir dans ses jambes et dans sa tête; bientôt, c'est tout son corps qui s'engourdit. Il ne s'arrête pas.
Il court. Ses pas resonnent dans le vide nocturne. Le goudron épais sous ses pieds etouffe tant bien que mal le lourd bruit de la semelle, cognant sans répit sur le sol. Droit devant lui. Il ne peut plus penser à rien, il détale, aussi vite que les 2 litres de Manzanita peuvent l'emporter. Sa respiration s'accelere, elle aussi. Comme le corps est bien fait, quand même. L'apport d'oxygène se fait plus difficile. "De l'air !", voudrait il crier. Mais il ne peut plus. Et son corps lui même ne réponds plus; entrainé par la vitesse, entrainé par l'ivresse, il est capable de s'évader.
"DE L'AIR !!"
Le rythme s'intensifie, son coeur accélère la cadence. Les immeubles défilent devant ses yeux. Le bout de la rue était encore tellement loin... sa course folle ne doit pas s'arrêter. L'oxygène est maintenant un lointain souvenir. La rue même ne semble plus exister; il ferme les yeux. Son galop l'entraine. La prochaine fois qu'il rouvrirait les yeux, il y sera, au bout de l'avenue. Le temps s'accelererait pour lui, et, convaincu, il se sera échappé du monde à ses trousses, il aura semé les fantômes de la haine, du ressentiment, de la jalousie, du chaos, de l'amour, et des problèmes en général.
Le temps n'a plus de valeur, dans la nuit la plus totale. Il le savait; la seule chose qui le rappelait à la vie était le ressenti du sol sous ses chaussures. Des pompes qu'il s'était acheté spécialement pour cette soirée, des mocassins bien classe. Il pensait : "Maintenant que je les porte, j'ai l'air un peu plus grand, ca donne un look plus solennel aussi"... Solennel mon cul. Être bien habillé pour perdre son rêve et son idéal, c'est comme choisir quel collier mettre avant de se faire guillotiner... ce n'est qu'accessoire destiné a se tromper soi-même, pour se détourner de la vérité. A tout bien réfléchir, l'alcool qu'il avait englouti n'est qu'accessoire aussi. Merde. Quel idiot. Si il savait que sa tête avait des reflexions sur sa vie, il s'arreterait peut etre de courir.
Il ouvre les yeux, enfin ! Le bout de la rue est visible. Jamais il n'avait couru aussi vite. Jamais aucun homme n'avait couru aussi vite. C'est normal quand on a notre vie a nos trousses.
Son pas s'interrompt soudain. Il titube sur la route. Il détourne légèrement la tête, et tente de lire le panneau au coin de la rue; ca fait mal. Impossible de voir quoi que ce soit, ces yeux se referment. Tout tourne autour de lui. Au milieu de la route, il semble pris dans un tourniquet impitoyable... il s'arrête.
Ses bras s'ouvrent. Immobile, il contemple la rue qu'il vient de traverser. "DE L'AIR !" Ses poumons l'implorent. Enfin, sa bouche s'ouvre. Il inspire lentement et profondément, comme si il n'avait jamais respiré auparavant. Avait il réussi? Serait ce là la sérénité tant recherchée? Avait il oublié désormais la fureur qui le faisait tant de peine? Pouvait il tourner la page, désormais? La réalité s'est envolée, un instant. Le rêve est là : il flotte tout autour de nous. Il nous appelle et nous pousse, quand nous dormons, quand nous jouons, quand nous lisons, quand nous explosons, dans la rue, a minuit dix. Il n'attends que ça, le bougre. Qu'on s'arrête pour l'écouter, qu'on y prenne goût. Et là, la réalité, cette traîtresse, reviens devant nos yeux. Fini les rêves. Fini ton idéal. Fini ton amour imbécile. Ils repartent tous comme ils sont venus. Et il attendait, les bras ouverts, dans cette rue, que ces rêves lui reviennent, tandis qu'il haissait encore la réalité qu'il venait de chasser.
Une lumière aveuglante.
BOUM. Crissement de pneus.
BOUM. Bruits de pas précipités; cris.
BOUM. Une sirène au loin.
BOUM. On m'emporte.
BOUM. BOUM. BOUM. Massage cardiaque.
BOUM. BOUM. Regards paniqués.
BOUM. Je m'efface d'abord.
"La réalité est une salope. Elle m'a écrasé dans la rue, un soir de printemps. En même temps, je comprends qu'elle m'en veuille, je l'ai quittée"
BOUM!... Je meurs.